Backstage, elle balise un peu et c’est normal. Dans les couloirs et dans les loges, elle a vu les fantômes de Brel, de Brassens et de Piaf. Dans cette salle mythique, l’Olympia, j’ai vu Peter Gabriel en 1980 venir nous présenter sa première partie de l’époque, un jeune groupe écossais dont le chanteur, tout habillé de noir, figé comme un glaçon (c’était sa première scène française), se demandait sans doute ce qu’il foutait là, aux premiers accords de son guitariste. Pour Peter Gabriel, ce fut un grand concert, sauce modern love. Pour le groupe de première partie, Simple minds, ce fut beaucoup plus dur, mais il s’en sortirent honorablement. Ainsi donc nous y sommes, à l’Olympia de Zazie. Et un concert, pour le public, ça commence dans la file d’attente. A ce propos, Zazie, qu’on interrogeait sur le mouvement de fans de Pascal Obispo, avait déclaré — un brin goguenarde — qu’au fond, hein, on a le public qu’on mérite, diantre. Certes, fichtre, Zazie n’a pas fréquenté les même queues que moi. Les aficionados du premier rang (ils ne sont qu’une poignée, j’en conviens), pour qui le concert ressemble d’abord au départ du Marathon de Paris, les cons à champignons façon Desproges (moi, Monsieur, Zazie, je connais…), les habitués d’Exclusif (d’abord, moi la Cigale, j’y étais !). Dans la queue — bon okay, la file d’attente si vous voulez, je vois bien que ça en gêne plus d’un — il règne une tension d’avant concert indescriptible et une seule question est sur toutes les lèvres (les lèvres gercées, c’est janvier), est-ce que JE vais être bien placé(e) pour LA voir ?

Pendant ce temps là, il y en a un qui balise au moins autant que Zazie et sans doute même un peu plus, c’est Matthew Neill. C’est une épreuve terrible d’assumer une première partie, parce que généralement le groupe ou le chanteur qui précède la vedette, comme on disait du temps de Brassens, n’a pas exactement la même " couleur musicale ". Demandez donc à Jim Kerr s’il se souvient de sa première partie de Peter Gabriel, de Sinclair s’il a gardé un souvenir émerveillé de son ouverture du Stade de France avec notre Johnny national. Durant le tour des anges, les premières parties se sont succédées avec plus ou moins de bonheur mais Matthew Neil a été sans aucun doute la surprise la plus agréable. Vous savez comment je le sais ? C’est simple. J’ai acheté son disque (" en Octobre si tout va bien… ") le lendemain. Matthew Neill est de souche irlandaise, et quand il chante en français sa voix distille cet accent délicieusement touchy, Matthew fait du rock’n’roll à lui et ça me touche grâve! Achetez son disque, c’est bon pour ce que vous avez. Zazie, élégante, annonce toujours elle-même " sa " première partie, en voix off, à l’instar de Pete Gab qui lui venait sur scène habillé en clown. Après une première partie bien secouée, façon Orangina d’outre-Manche, le public est chaud pour y aller de son za-zie, za-zie, qui rappelle étrangement le pas-cal, pas-cal, étrangement bien. Allez, ce n’est pas moi qui vais vous mentir, pendant cette tournée, de l’Olympia au Zénith, l’ombre de l’archange Pascal était là, omniprésente, d’autant plus que trois camarades de jeux abonnés au même carré de sable que Pascal Obispo nous ont gratifiés de leur présence brillantissime. Christophe Voisin, plus doué et plus introverti que jamais, Mishko, ondulant sur sa basse et Pierre Jaconelli. Ah… que dire de Pierre Jaconelli sans tomber dans le lyrisme de café du commerce ? Quand je l’ai rencontré, avec le reste du z’team à la fin du concert de Ploemeur en Bretagne (" Ploemeurois, Ploemeureuses "), il était là, assis à fumer sa clope au pied de la console. Je lui ai dit que les concerts étaient vraiment bons et il m’a répondu qu’il était content que les concerts nous aient plu. J’en ai profité pour le féliciter du concert de Quimper, le concert du bout du monde, une date qui restera gravée dans les larmes de Zazie, au pied de son orgue de barbarie. Elle est venue jusqu’à nous, nous qui habitons le début du monde (" Pen Ar Bed ") et elle nous a offert un concert mémorable, un de ces concerts inoubliables, un long et pur moment jubilatoire, ponctué de moments de déconne, lorsqu’elle a désigné un gaillard maousse costaud au look de marin pêcheur bigouden qui ne s’est pas fait prié pour exhiber ses tatouages thoraciques. Le concert de Kemper, c’était chaud et tendre comme une crêpe au beurre, un grand moment d’amour dont on sort en se disant c’était si bon. D’ailleurs, un concert, au fond, c’est comme les crêpes, le secret c’est d’abord les ingrédients et puis un bon tour de main. Pour réussir un bon concert, prenez donc une dose de Christophe Voisin aux claviers, un paquet entier de Pierrot à la guitare (pour que ça ait le vrai goût du rock), distillez ça et là — mais sans excès — une pincée de Mishko (fan de Disneyland, comprenne qui pourra), assaisonnez de tchac, boum-boum, tzim, Maxime. De temps à autre arrosez Boris à la guitare pour flamber la crêpe façon Grand Marnier. Boris, tellement déchaîné au concert d’où-vous-savez, et que j’ai trouvé si sage le lendemain à Ploemeur, m’a avoué qu’à force de se prendre pour Pete Townshend (guitariste des Who, précision pour nos jeunes lecteurs et les vieux incultes) et de mouliner façon wild Tommy, il s’était niqué le doigt. Lui, pas de lézard, comme les autres, il faut le garder, sans modération. Au Zénith, pendant l’interprétation électrique et techno de " Cyber ", l’allusion à " won’t get fooled again " (clavier/guitare) n’aura échappé à aucun fan du gang Daltrey & Co.

Bon, d’accord, les musiciens c’est bien, mais Zazie dans tout ça, me direz-vous ? Zazie ? Le tour de main c’est elle, Zazie c’est la goutte d’écorce d’orange que vous mettez à la fin, pour que ça ait du goût, pour que ça soit un tour de magie. Ca commence par un " Je, tu, ils " mais avec une couleur on the rocks, frappé riff Jaconelli à vous retrouver debout, tellement ça fait chaud aux fesses. Rien que pour cette intro là, on ne peut pas imaginer que Polygram passe à côté de l’occasion de sortir un Zazie Live. Quelques politesses plus loin et après " un tous des anges " de circonstance, Zazie nous fait " la vie devant moi " qui me scotche. J’ai l’impression d’assister à une métamorphose, genre Kafka. Elle bouge, s’agrippe et se love à son pied de micro, ses mouvements de tête et ses cheveux qui ondulent dans tous les sens, et puis sa voix qu’elle pousse dans ses derniers retranchements me rappellent Janis Joplin. Zazie, le petit papillon de jour poli et propre sur lui, angélique à souhait, politically correct dit-on dans la perfide Albion, saurait donc se transformer en créature de la nuit, chaude, douce, sensuelle, indécente ? Tout cela à la fois, mutine, coquine et moqueuse des aficionados du premier rang quand pendant " ça fait mal et ça fait rien ", elle se penche vers eux et leur assène le mot imbéciles. Assassine. Qu’importe, l’essentiel demeure invisible pour les yeux. Le potentiel de séduction de Zazie est immense et elle le sait. Elle en use (" la preuve par trois ") et parfois en abuse, à l’image de son déshabillage pendant " made in love ", qui provoque quelques hurlements façon woolfie de Tex Avery. Zazie en petit chaperon rouge, faut voir, mais ce sera sans moi pour goûter à ses galettes (et encore moins à son petit pot de beurre). Le concert se déroule sous mes yeux comme ma vie, Dieu que cette fille est belle et brillante. Tiens, puisque nous sommes dans le sujet (je veux dire des filles belles et brillantes) je parlais de Zazie hier dimanche (happy Eastern) avec Jane Birkin. Aheum… attendez deux secondes, je met le magnéto sur pause, vous réalisez ce que je viens de vous dire là ? Je parlais de Zazie avec Jane Birkin. Hier, dimanche. Jane Birkin me dites-vous ? Et moi d’un air satisfait (et vaguement fier de moi) je reprend oui, mmh… Jane B., enfin Jane, la seule, l’unique, qui joue actuellement au Théâtre de la Gaîté Montparnasse sa pièce qu’elle a écrite toute seule comme une grande et qu’elle joue avec Thierry Fortineau, même que ça s’appelle " Oh ! Pardon, tu dormais ", même que j’en suis sorti éberlué, assommé et ravi et que s’il vous reste quelques sous il faut aller voir cette pièce qui sera à l’affiche jusqu’en juin. J’ai donc rencontré l’auteur après la pièce et j’évoquais inévitablement avec elle le concert de Zazie de la veille qui a commis une des plus belles chansons du dernier album de Jane (" à la légère " dans les bacs de tous les bons disquaires) que je ne saurais trop vous conseiller d’acheter si ce n’est déjà fait. Et Jane m’a confirmé sa préférence, son coup de cœur pour la chanson de Zazie (" c’est comme ça ") et j’ai senti une réelle, sincère et profonde admiration de Jane pour Zazie et ça, croyez-moi, c’est un moment d’une infinie profondeur que je ne suis pas prêt d’effacer de ma mémoire…

Mais je m’égare (Jane, je vous aime), revenons à nos moutons, moutons noirs lorsqu’il s’agit de rester zen — avec Zazie, Obispo n’est jamais très loin — d’ailleurs à l’Olympia on a remercié que la hauteur du balcon ait réussi à dissuader Pascal Obispo (déchaîné ce samedi là) de sauter sur scène. Evidemment, on rêve toujours d’un duo guitare/deux voix sur " larsen ". J’y croyais au Zénith d’avril, je l’espère encore pour le Zénith d’octobre. La scène, c’est aussi l’occasion d’interpréter ses chansons différemment, remixées avec une approche plus chaude, c’est ce que Zazie nous propose avec un " Cyber " revu et largement corrigé. Le résultat est surprenant, cette chanson que je n’aimais guère ni dans le fond ni dans sa forme est transfigurée lorsqu’elle est servie live, façon techno/Garnier, à l’image de l’intro très James Bond Girl de " Tout le monde ", dos au public, cheveux dans le vent(ilateur), c’est du Zazie second degré, dérision d’une certaine image de la femme ou d’elle-même, voire des deux. C’est l’occasion d’égrener la litanie de prénoms, d’ailleurs au Zénith elle nous offre un " Pascal " prononcé avec le doigt pointé vers la tribune VIP au moins autant applaudi que Jean-Marie est conspué, c’est rassurant.

Zazie est une bête de scène. Lorsqu’elle termine son concert, à l’Olympia, seule et quasiment a capella, l’émotion est telle qu’on peut sentir sur la scène le souffle léger des anges. Ils sont venus, ils sont tous là. Brel est en peignoir, la tête dans les nuages. Piaf, dans sa petite robe noire, dit à Brassens tout le bien qu’elle pense de cette môme. L’archange Gabriel passe par là et réalise tout le chemin parcouru depuis les premières notes jouées à Bath.

Et, moi qui vous parle, j’ai lu dans les yeux de Jane, que Gainsbourg lui-même, du ciel, entre Brahms et Stravinsky, aurait murmuré : " si je l’aime ? Affirmatif ".

harvey

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