|
J'ai découvert Rodéo en plusieurs étapes, prudence oblige. D'abord j'ai observé l'objet, un bel objet à dire vrai. La pochette d'abord. Une petite moue dubitative, Zazie arnachée, maculée bleu pétrole. Abandonnée, lasse, arnachée - lacive ? - offerte peut-être, sensuelle sûrement. Premier choc. Visuel. Rodéo c'est pas Dallas, c'est plutôt New York, façon backroom SM, glauque, black and blue. Et puis, l'air de pas y toucher, j'ai pris le livret et j'ai lu les textes sans rien savoir des notes qui les accompagnaient, juste pour ressentir l'ambiance. A la lecture des textes de ce cinquième opus, plusieurs constats. D'abord Zazie n'a rien perdu de sa capacité à écrire des mots justes, plein de rondeurs et de déliés, pertinents, à la fois cyniques et sans ambage comme on (je) les aime. La couleur ensuite. Entre grisaille d'un matin de novembre et noir profond, les textes sont d'une beauté désespérante. Zazie nous raconte une histoire, un parcours, une tranche de vie, un constat. Exit l'humour déjanté de la période Zen, les aventures foldingues de la Zizanie. Rodéo c'est l'histoire d'une femme, une histoire d'amour qui ne rime pas avec toujours. C'est direct, comme un regard qui s'échappe ou une claque dans la gueule. Imprégné des mots, c'est presque sans appréhension que j'ai glissé la galette dans le lecteur, tant il sonnait comme une évidence que ce Rodéo allait être un voyage au bout de Zazie.
L'album ouvre sur "la dolce vita" et une note, une blue note façon Miles Davis, mélancolique et noire, une histoire qui commence comme une comédie à l'italienne, le sourire aux lèvres sur une Vespa dans les rues de Rome au printemps, les promesses d'amour échangées sur un banc public, la parole donnée dont on sait qu'elle ne tiendra pas l'outrage du temps. En amour c'est bien connu, il y en a toujours un qui aime et l'autre qui s'emmerde. Zazie n'a rien perdu de son style, de son panache, de ce style d'écriture un brin manichéen qui fait mal et qui ne fait pas rien. Le titre s'achève sur un piano qui joue de loin en loin, brutalement interrompu par le claquement d'une porte et le cliquetis de la serrure. Le ton est donné - pour qui sonne le la ? - le climat est installé et Zazie peut maintenant faire entrer ses personnages dans l'idée qu'elle se fait de sa comédie humaine, façon Pirandelllo, à la recherche de ses personnages.
Avec des mots simples et des mélodies justes - et c'est sans doute la meilleure surprise de Rodéo - c'est toute une vie sentimentale qui se déroule. Au fond cet album raconte une histoire éternelle, l'histoire d'une fille qui demande à un garçon de l'aimer. Parce que c'était lui, parce que c'était elle. Tout est dit ? Pas sûr. La plume devient acerbe et l'histoire tourne au réglement de compte. Exit les roucoulades, la vaisselle et son ego à lui en prennent un coup dans l'aile. Elle ne fait plus dans l'angélisme et déballe les infidélités dans "excuse-moi" sur un air de ritournelle, l'air de rien : "et rappelle une de tes prises femelles pour descendre les poubelles et puis oublie-moi". Au fond, si le loup te fait les yeux doux, prends tes jambes à ton coup et fuis. Mais laisse ta porte entrouverte... Zazie est là pour nous rappeler à quel point les filles sont compliquées ! Et puis la miss décolle, dégaine et tire coup sur coup une série de ces titres sublimes dont elle a le secret et qui nous manquaient tant depuis le bien-nommé Zen. D'abord une ballade mélancolique où elle compare l'être aimé à la pluie et au beau temps, le ciel et l'enfer. De la difficulté d'aimer, partagée entre l'amour et la guerre, Zazie livre le coeur de son personnage, femme égarée par le vertige de l'amour. Ici pas de place au hasard, chaque mot est pesé, quitte à livrer "son coeur à la science" cette femme ne sacrifiera pas son enfant sur l'autel de l'amour. Avec un titre dédié à sa fille Lola, Zazie signe l'un des titres majeurs de l'album. Du tubuesque "rodéo" qui s'intégre parfaitement dans la lignée de l'album et réserve une bien meilleure surprise qu'à sa sortie, isolé alors qu'il était du contexte, affublé de l'étiquette FM-esque, à "sauver le monde", on retrouve bien l'état d'esprit de Mademoiselle Truchis à nous qu'on a depuis Zen, rigolotte et grave, cynique et désabusée, mais juste ce qu'il faut. La ballade en rodéo se termine sur un "oui" sensuel, craché dans un souffle de plaisir, de ce filet de voix absolument inimitable, sur un registre musical particulièrement élaboré. Oui, il faut le dire ici, les mélodies qui servent cet album sont à la hauteur et cadrent à la perfection. En choisissant le tandem Pilot et Paradis pour la partition, Zazie a visé juste. Et comme bon sang ne saurait mentir, dans une ultime pirouette, un pied de nez à la tristesse, un clin d'oeil à l'espoir, la grande Mademoiselle nous livre son dernier titre, une intro où se mêlent indistinctement chuchotements et pluie d'automne, puis le tic tac d'une horloge qui n'est pas sans rappeler la pendule au salon de Brel. Dès la première écoute on imagine l'impact du titre "j'arrive" en live :"le temps de finir le concert, le temps du dernier refrain..."
Le temps de remettre ma vie entière entre vos mains... En quelques mots, une mélodie simple, Zazie livre quelques clés, une conclusion - provisoire - de sa tranche de vie. Rodéo n'est pas un album triste. C'est un pur album, un album vrai, probablement le meilleur album signé par Zazie depuis Zen. C'est François Truffaut qui faisait dire dans l'un de ses films à une petite fille que "pleurer ça fait un petit plaisir". La petite fille que Zazie est restée vous invite à vous laisser transporter vers l'autre rive, entre désespoir et histoires d'amour qui finissent mal (en général). Rodéo c'est une juste une histoire simple. L'histoire d'une fille qui aime un garçon qui aime les filles, une histoire éternelle faite d'amour, de cris et de souffrance. Une comédie à l'italienne, une Vespa qui fonce à toute allure, au printemps dans les rues de Rome, ville éternelle...
|