Bon, alors ? On envoie qui ? Toute la team est là, presque au complet et chacun se regarde en se disant du regard "tu veux t'y aller toi ?" C'est étrange, est-ce une prémonition, ou la force de l'habitude, mais personne ne manifeste d'enthousiasme probant pour ce concert du Bataclan. Bon alors ? On envoie qui ? répète Agathe. Un membre de la team se lance: on n'a qu'à envoyer Tonton Marcel. Non, pas possible marmonne Agathe, il est à Boston et en plus il suit le Ozzy Osbourne show. Harvey a du taff, DJ M'bi est au ski avec ses potes, je ne vois qu'une solution... Et là j'ai senti tous les regards se tourner vers moi. « Captain, c'est toi qui t'y colle! » me lance Agathe, le sourire aux lèvres. Ah non, pas encore moi, j'ai répondu, j'ai déjà eu ma part avec Daniela! C'est vrai chaque fois qu'il y a un truc que personne ne sent c'est pour ma pomme. Et c'est comme ça que je me suis retrouvé à remonter le Boulevard Voltaire, en ce samedi soir de février, un putain de soir branque, sec, glacial, mais sans eau.

Devant l'entrée du Bataclan, une file bien ordonnée attend sagement l'ouverture des portes. Quelques fripes accrochées à la façade évoquent le concept du squatt qui ne dénote pas trop avec l'aspect très délabré du fronton de cette salle pourtant mythique. A tout prendre, il ne serait d'ailleurs pas inutile de suggérer aux propriétaires de ravaler la façade en profondeur. L'entrée se déroule sans heurts, le personnel de sécurité fait son job, efficace et rapide. A l'entrée une responsable répète à haute voix "n'oubliez pas les placeuses!" ce qui, compte tenu du prix du ticket d'entrée me semble fort à propos, enfin bref, me voilà dans la place. Sur la scène, un grand rideau noir est tendu, deux lustres orientaux pendouillent de part et d'autre, une demi douzaine de lampadaires ornent le pourtour de la salle. Le décor est minimaliste, juste perturbé par les calicots des sponsors, tv et radio. La fosse est constellée de tables minuscules, quatre chaises par table. Ici le confort est spartiate, on sent que la production a eu le souci de ne pas en perdre une miette, exploitant au mieux chaque centimètre carré de l'espace disponible. Sur chaque table, il y a un crayon et une feuille blanche. Ca doit être un concept. La salle se remplit doucement, au balcon, mine de rien, les gens sont assis et semblent - paradoxalement - plus à l'aise qu'en bas. La suite me prouvera qu'ils ont eu raison de ne pas céder à la tentation et à un prix de place moitié plus chère... Les placeuses tentent tant bien que mal d'organiser la mise en place, pas toujours évidente, tant le manque de place entre les tables fait cruellement défaut. Ce qui me gêne le plus, au fond, c'est que j'ai beau regarder autour de moi, scruter les visages, je ne reconnais pas le public que j'avais laissé en 1999 à la fin du tour des anges. Devant moi, deux nanas excitées comme des mouches sur une tartine de Nutella viennent de se poser, tatouages et lunettes rectangulaires de rigueur. Une gamine leur tend un papier en leur bafouillant deux ou trois mots d'explication. Machinalement je tends la main et je reçois le feuillet sur lequel est imprimé un texte, ça semble suivre le phrasé de "j'envoie valser", les fans de sa vie ont semble–t-il décidé de lui faire le coup du revenez-y en lui servant un "c'est toi, toi qui vaut de l'or" qui avait tant fait pleurer dans les chaumières à l'opus précédent. Y'a pas, on change pas une équipe qui gagne...

C'est Zazie elle-même qui nous annonce la première partie. Il s'appelle Cédric Altan et autant vous le dire tout net: j'ai vu des premières parties somptueusement crétines, mais là on touche un des sommets, un nirvana, un himalaya, à côté de ce blondinet aux fausses allures boys bandeuses, des premières parties aussi catastrophiques que Poetic Lovers, Bubblies ou Donzella font figure de stars du toc 50. Le garçon nous sert une guimauve plate et des textes à tiroirs d'une médiocrité surprenante, à l'image de son "tu es parfaite, de face et de fesses" qui en laisse pantois plus d'une. C'est pas possible, ce mec doit être un pote à Daniela! Le gars nous crucifie pendant presque une demi heure avec ses vannes à deux balles, accompagné d'un type au synthé boîte à rythmes, curieusement habillé en aviateur. Là aussi, ça doit être un concept... Le public, bon prince, contre mauvaise fortune bon cœur, fait une ovation au garçon qui n'en demandait sans doute pas tant. Qu'il en profite, une salve d'applause comme celle là, on n'en trouve plus, même chez Michel Drucker.

Les lumières se sont rallumées, un type qui vend des programmes me sort de ma torpeur en me hurlant aux oreilles "deeeeemandez le programme!" Je craque les dix euro de plus, le programme en question est plutôt joli, bien fait et une fois n'est pas coutume, sans pub. Les lumières s'estompent peu à peu, il est 21:15. La voix de Zazie annonce que les portables doivent être éteints, que les photos sont interdites, comme le filmage et autres plans illicites habituels, avec les mots en zazois qui vont bien histoire de confirmer qu’on est bien sur Zazie Airlines. Le rideau tombe et le public exulte, comme d'hab'. Je vais enfin savoir à quelle sauce je vais être mangé. Des silhouettes apparaissent devant le micro en contre jour et saluent le public. Zazie qui, on le sait, aime bien être là où on ne l'attend pas, est planquée sur le canapé. Le show commence sur « Larsen », là ou on l'avait laissé quelques quatre années plus tôt, tout un symbole. Je viens de comprendre ce qui s’annonçait depuis des mois, le titre est remanié façon électro, c'est... comment dire ? très particulier, avec une grosse prédominance des basses et des effets acoustiques surprenants. Par contre la linéarité des titres est suivie, en fait ça donne l'impression d'être exécuté comme sur l'album avec des zim zim boum en plus. D'ailleurs la formation du groupe présent ce soir le confirme, deux claviers (dont Jean-Pierre Pilot qui a orchestré tout ce remue méninges bataclownesque et qui a l’air d’être content de lui), et le trio batterie, guitare, basse, cette dernière confiée à l'excellent Marcello qu'on avait déjà vu à l'œuvre sur le sublissime tour de l'été sans fin d’Etienne Daho. Le show n’est pas commencé depuis plus de cinq minutes que je pressens qu’il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose de désagréable, sur « zen » Zazie nous pond une chorégraphie crétinée à l'extrême - à la limite du grotesque, entrecoupant ses prestations de propos dont le cynisme récurant côtoie bien souvent un mauvais goût des plus prononcés. Il ne manque que quelques fuck et autres joyeusetés et on pourra presque se croire à un Ozzy Osbourne show (tonton Marcel, si tu me lis !). Il faut avoir écouté « un point c'est toi » revisité à la sauce electro-tabasco-pop pour bien appréhender ce que Zazie a choisi de nous servir ce soir. Mais quelle mouche tzé-tzé a donc piqué Zazie ? Qui a bien pu lui suggérer d'adopter cette ligne musicale qui va tant à contre courant de sa nature profonde ? Zazie pète une tuile en direct live, c'est un jeu de massacre et j'ai le sentiment que mon calvaire ne fait que commencer. La suite va me prouver que j'ai malheureusement raison.

Les titres s’enchaînent devant une salle acquise dans sa quasi totalité à la bonne cause, quasi totalité parce qu’un certain nombre de spectateurs semble particulièrement circonspect mais ce ne sont pas ceux là qui font le plus de bruit. Ce soir Zazie pourrait s’asseoir et nous lire le bottin, la salle est pleine ou presque des fans de sa vie, rappelons que le 8 février était initialement prévu comme date de clôture du Bataclan. Alors que la salle commence à frémir, le soufflé retombe rapidement sur « aux armes citoyennes » immédiatement suivi de « on éteint ». J’ai l’impression que Zazie ménage son filet de voix qui n’atteint pas des sommets de puissance, d’ailleurs la voix en question va connaître quelques ratés sur « la vie devant moi ». Côté émotion on est loin, très loin du souffle magique qui avait fait les riches heures du tour des anges. Pierre Jaconelli et sa Gibson magique ne sont pas là, évidemment et ceci explique peut être cela. Zazie, à contre courant, a choisi de changer une équipe qui gagne et c’est toute une part d’émotion et de grâce qui disparaît. Je la sens distante, un brin cynique mais surtout je la sens fatiguée, d’ailleurs son laïus autour de sa trouvaille pour épater son public – un bonnet parleur ou un « talking bonnet » en anglais dans le texte – a tendance à s’éterniser. Après un intermède de près de dix minutes de déconne (et de repos de la voix, pas folle la guêpe !), Marcello nous sert une intro à la vielle chinoise, un parfum de déjà vu qui n’est pas sans rappeler le phrasé de « duel au soleil », l’émotion palpable en moins. Le public quasi extatique reprend le chorus de « tous des anges », après tout il est aussi venu pour ça. Zazie nous remet le couvert, nous sert un petit discours un brin convenu sur le show bizz dont elle n’est pas et c’est vrai qu’à ce moment là j’ai vraiment le sentiment d’un texte récité et resservi mot pour mot. Le Bataclan, à défaut d’être interactif, sera au moins actif. L’arrivée de Maxime Le Forestier est un moment étrange et éblouissant qui me fait sauter hors de mon fauteuil, ce sera d’ailleurs la seule vraie occasion de la soirée d’être debout et d’applaudir à tout rompre. Ah Maxime… comme ce fut bon de te voir et de t’entendre interpréter en duo avec la Miss « j’ai eu trente ans ». Et puis le troubadour s’en est allé, Zazie ponctuant son départ – sous un grondement d’applaudissements – d’un petit discours sur le pourquoi du comment qu’elle fait ce métier grâce à un public adorable comme vous. Enough is too much, elle exécute (dans tous les sens du terme) un « dieu que pour toi » variation mighty bop, autant dire plutôt gratinée. Mon voisin me regarde interloqué, la bouche ouverte. Petit intermède dans le public pour « fan de sa vie » et moment de grâce pour une jeune fille du premier rang à qui Zazie propose un pas de deux, charmante attention. Quelques couplets de « sur toi » plus tard et quelques bons mots au public (dont un « vous nous disez » de bon aloi, à force de débiter des bétises…), et je vais enfin comprendre ce que les deux mouches éthérées et leur camarade peroxydé sont venues faire ici ce soir : « danse avec les loops » est le titre de pompe et de circonstance, immédiatement enchaîné à « adam & yves ». Les musicos nous font un plan Village People revival, Zazie a coiffé un petit bob de marin, la moitié de la salle est debout tandis que l’autre les observe. C’est pas un grand moment, c’est juste un moment, pour un peu on se croirait aux bains, à part qu’ici il suffit de 50 euro pour qu’on te laisse entrer… Il est 23:00, Zazie occupe la scène du Bataclan depuis presque deux heures, « tout le monde » et sa litanie de prénoms (avec quelques ajouts de circonstance, de Madame de Fontenay à quelques star académiciens) sonne les premières mesures du départ. On retrouve la miss dans le fond de la salle, appuyé à un poteau qui fredonne « si j’étais moi », suivi par les lumières de Dimitri Vassiliu qui encore une fois ce soir aura fait des merveilles à l’image d’un Yves Jaget somptueux aux manettes (total respect). Zazie traverse la salle, se frayant un chemin à travers le dédale de chaises… gonflée la fille! Curieux moment d’exception dans ce monde de brutes. Aucun doute. Un ange à ce moment là est passé sur le Bataclan. Mais Zazie revient vite aux affaires, nous fourgue son hôtel « rue de la paix ». Dommage, j’en aurais bien repris encore un petit peu de poussière d’ange, mais c’est comme ça. En guide de cadeau (d’adieu), Zazie nous offre un inédit qui à n’en pas douter figurera sur le DVD en vente bientôt, partout. C’est une jolie chanson bien faite pour boucler un concert : « trois petits tours». Comme une comptine, la petite fille qu’elle est peut être encore un peu, dit et redit au public du Bataclan le plaisir que tout cela lui fait et promet qu’un de ces jours elle reviendra. Cette fois c’est fini. La salle fredonne sur un air de « j’envoie valser » les mots écrits par des fans, autant dire un panégyrique de compliments à faire pleurer une ménagère de moins de cinquante ans ou une chantatrice de variétationage, ce qui ne ratera pas. Je sors du Bataclan sans être vraiment déçu, mais sans l’émerveillement sincère qui était le mien, il y a presque quatre ans, sur le tour des anges. Zazie a fait un choix d’arrangements qui me semble hasardeux et qui ne colle en rien à sa sensibilité. D’ailleurs, au début du concert, en présentant Jean-Pierre Pilot elle a semblé vouloir dire au public : « c’est lui qui est responsable de tout ce truc, si ça ne vous plait pas c’est à lui qu’il faut vous en prendre ».

Zazie au Bataclan n’a pas provoqué l’émoi tant escompté. Est-ce pour autant qu’elle s’est plantée, sans doute pas, mais nombre de ses fans risquent la grosse déception. A trop vouloir emprunter des chemins qui ne sont pas les siens, mon angélique Zazie, une fois n’est pas coutume, a raté son rendez-vous du Bataclan. Une légende nordique prétend qu’à chaque fois que quelqu’un dit qu’il ne croit pas aux fées, une fée disparaît. Cette fois n’était pas la bonne, ça n’était pas le bon moment ou le bon endroit mais elle l’a promis, elle reviendra. Puisque je crois en elle.

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Zazie au Bataclan
Jijis
Zazie au Bataclan
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Zazie au Bataclan

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